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Spleen à l'aéroport Charles-de-Gaule

Spleen à l'aéroport Charles-de-Gaule


T'as gobé ? T'as gobé ? Tagobétagobétagobé ?
Qui êtes-vous ? Pourquoi on se parle à deux centimètres
du visage ? Est-il exact que vous avez lu
mon dernier livre ? Pouvez-vous me garantir
que je ne RÊVE pas ? Est-il possible d'avoir une
aussi jolie bouche de couleur rouge ? Est-il RAISONNABLE
d'être aussi mignonne, d'avoir vingt
et un ans et un tee-shirt taille XXXS ? Réalisezvous
le risque que vous prenez en me faisant des
compliments avec des yeux aussi bleus ?
Pourquoi je moitise ma main dans la vôtre ?
Pourquoi vos genoux me donnent-ils envie d'inventer
des verbes transitifs ? Et d'abord quelle
heure est-il ? Comment vous appelez-tu ? Est-ce
que tu voulez m'épouser ? Pourrais-tu me dire
où nous sommes en ce moment ? C'est quoi le
Car-en-Sac que tu as mis sur nos langues ?
Pourquoi ces rayons lasers cisaillent-ils une
nappe d'air liquide ? Pour qui sont ces mag-nums de Champagne qui sifflent sur nos têtes ?
Au bout de combien de temps on regrette d'être
venu au monde ? Tu sais que t'as de beaux yeux
tu sais ? Pourquoi pleurez-vous ? Quand est-ce
que tu m'embrasses ? Voulez-vous une autre
vodka ? Quand est-ce qu'on se réembrâsse ?
Pourquoi ne dansez-vous plus ? Qui sont tous
ces gens ? Tes amis ou mes ennemis ? Tu veux
enlever ton pull s'il vous plaît ? Tu veux combien
d'enfants ? Quels sont vos prénoms favoris
?
Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? Si on sortait
prendre l'air ? On est déjà dehors ? On va
chez toi ou chez moi ? Si j'appelais un taxi ? Tu
préfères marcher ? Pourquoi remonter l'avenue
des Champs-Elysées ? Est-il sérieux d'enlever
ses mocassins pour marcher sur du goudron ?
Peut-on faire chauffer une cuillère sur la tombe
du Soldat Inconnu ? Tu as un petit ami ? Pourquoi
je pense la même chose que toi ? Tu
connais beaucoup de gens qui prononcent les
mêmes mots au même moment ? Que fait ce flic
à nous regarder fixement ? Pourquoi toutes ces
voitures tournent-elles autour de l'Arc de
Triomphe ? Pourquoi ne rentrent-ils pas chez
eux ? Et nous ? Pourquoi ne rentrons-nous pas
chez nous ? Combien de temps allons-nous rester
là, assis sur le parvis de l'Étoile, à nous
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rouler des pelles par deux degrés centigrades au
lieu de faire l'amour dans un lit comme tout le
monde ?
Tu crois qu'on a bien fait de voler son képi ?
Tu es sûr que les policiers courent moins vite
que nous ? Elle est à toi cette moto ? Tu es certaine
de pouvoir conduire dans cet état ? Tu
veux pas ralentir ? Pourquoi prendre le périph' ?
Est-il malin de se pencher comme ça dans les virages
à 180 à l'heure ? Est-il légal de slalomer
entre les camions à six heures du matin ? Demain
fera-t-il jour ? Pourquoi se rendre à l'aéroport
de Roissy-Charles-de-Gaulle ? La vie
change-t-elle quand on change de ville ? À quoi
sert-il de voyager dans un monde uniforme ? Tu
n'as pas froid ? N'y a-t-il que moi ici qui me
gèle les couilles ? Comment ? Tu n'entends rien
de ce que je dis à cause de ton casque ? Je peux
crier n'importe quoi alors ? Chanter « I wanna
hold your hand » ? Continuer de te mentir en caressant
ton dos sous ton pull, puis tes seins pardessus
ton soutif, puis mes doigts dans ta
culotte, putain est-ce que ça te ferait ralentir ?
Où allons-nous garer cet engin ? Devant
l'aérogare 1 ou dans le parking ? Pourquoi cette
place de parking porte-t-elle le numéro 1D6 ?
Cela ressemble à « indécise », pas vrai ? Combien
de temps elle dure cette pilule ? Pourquoi
les portes automatiques s'ouvrent-elles avant
qu'on les touche ? Pourquoi ces néons blafards
nous donnent l'impression de gambader sur la
lune ? Faisons-nous vraiment ces bonds de six
mètres ou est-ce une illusion ? Peux-tu recommencer
à m'embrasser SVP ? Cela te dérangerait-
il que je décharge dans ta bouche ? Tu accepterais
qu'on s'enferme aux chiottes pour que
je baise ton visage ? Tu m'avaleras si je te lèche
la chatte ?
C'était bien ? C'était très très bien ? Bon sang
c'était super mais quelle heure est-il maintenant
? Pourquoi les nuits doivent-elles TOUJOURS
être remplacées par des journées ? Au lieu
de marcher en sens inverse des tapis roulants à
l'intérieur des gros tubes de plexiglas — tuyaux
désordonnés construits dans les années 70, qui
ressemblent aux pompes de respiration artificielle
que l'on plonge dans la gorge des grands accidentés
de la route — hein ? je disais : au lieu de
faire les cons dans Roissy, si on prenait l'avion ?
Le premier sur la liste des départs ? N'importe où
sauf ici ? Pour que cette histoire ne finisse
jamais ? On s'envole pour le Venezuela ou la Biélorussie
ou le Sri Lanka ou le Vietnam ? Là où le
soleil est en train de se coucher ? Vois-tu les
destinations crépiter en lettres tournantes sur le
tableau démodé : Dublin ? Cologne ? Oran ?
Tokyo ? Shanghai ? Amsterdam ? Madrid ?
Edimbourg ? Colombo ? Oslo ? Berlin ? Chaque
ville est-elle une question ? Regrettes-tu les
avions qui s'envolent au bout de la piste ? Sais-tu
qu'à leur bord il y a des hôtesses bleues qui servent
probablement les premiers plateaux-repas
sous cellophane à des businessmen sous Lexomil
? Entends-tu les annonces de départ égrenées
d'une voix monocorde par une hôtesse triste précédée
d'un jingle électronique ? Puis-je caresser
encore un peu tes lèvres avant de rentrer ? Qui de
nous deux partira le premier ? Pourquoi oh
pooourquoi faut-il se dire adieu ?
Est-ce que tu déprimes autant que moi dans
les aéroports ? Ne trouves-tu pas qu'il y a une
poésie dans ces lieux de passage ? Une mélancolie
des départs ? Un lyrisme des retrouvailles
? Une densité dans l'air chargé d'émotions
climatisées ? Combien de temps dure la
descente ? Notre amour survivrait-il sans vacances
chimiques ? Quand donc cesserons-nous
de nous taire en regardant le jour se lever dans
cette cafétéria vide ? Pourquoi tous les Relais H
restent-ils fermés et les jeux vidéo éteints ? Envies-
tu ces cadres moyens qui attendent leur vol
dans des antichambres dallées de linoléum, avachis
sur des sofas orange, en buvant du café
instantané ? Que faut-il penser de ce douanier à

mauvaise haleine, de ce technicien de surface
qui traîne une bruyante poubelle à roulettes, de
ces clodos qui ronflent sur des banquettes en
plastique mauve ? Que veulent-ils nous dire
Qu'il n'y a plus de fuite possible ? Qu'on ne
pourra jamais s'évader de soi-même ? Que les
voyages ne mènent nulle part ? Qu'il faut être en
vacances toute la vie ou pas du tout ? Pourraistu
lâcher ma main s'il te plaît ? Ne sens-tu pas
comme j'ai besoin d'être seul au milieu de ces
bagages abandonnés ? Serait-il possible de
quitter sans trop souffrir, même devant la publicité
« Envy » de Gucci ?
Et tandis que nous regardions, les yeux embués,
s'envoler les 747, je ne pouvais m'empêcher
de me poser une dernière question : pourquoi
ne sommes-nous pas à bord ?




Frédéric Beigbeder

# Posté le lundi 09 avril 2007 19:09

Modifié le mercredi 28 mai 2008 06:57

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